lundi 20 février 2012


Jérôme Leroy: À polar noir, sujet sombre!

Daniel Marois
Posté le 23/11/11

Le nouveau polar de Jérôme Leroy nous entraîne sur la route du Bloc Patriotique, un mouvement politique français d’extrême-droite. Roman noir d’anticipation, Le Bloc raconte pourtant la France d’aujourd’hui avec son métissage et le racisme ambiant.

À la veille des élections présidentielles, une poursuite policière provoque la mort de deux adolescents. En 48 heures, de Lille à Marseille en passant par Strasbourg, Paris, Lyon, la France s’enflamme! Dans toutes les villes, des émeutes éclatent. Du côté des insurgés comme du pouvoir, près de 800 morts. La situation est hors de contrôle.

Le gouvernement négocie en secret avec le Bloc Patriotique afin de former une coalition qui calmera le jeu. Le parti d’extrême-droite est à la porte du pouvoir mais, en échange de dix ministères, une condition préalable: Stanko, l’homme de main, le sbire des basses œuvres du parti, doit mourir.

Deux narrateurs se partagent le récit, en alternance. Stanko, qui relate sa fuite en avant à la première personne, et celle d'Antoine Maynard, écrivain marginal marié à la présidente du Bloc, dont la narration au TU donne l'impression qu'il se regarde dans un miroir pour se remémorer cette vie misérable au service des pires sentiments humains, et qui nous laisse cette phrase lumineuse en tête: «Tu es devenu fasciste à cause d’un sexe de fille». À travers ces deux personnages marquants, c’est toute l’histoire du parti qui y passe. Quarante ans de violences inimaginables.

Jérôme Leroy signe avec Le Bloc un roman très noir! Un pamphlet hargneux et sanglant! Effrayant de vraisemblance! Un polar ancré dans un réel anticipé qui est là, tout proche, à portée de main. C’est affreux et délicieux. À déguster avec caution!

Le Bloc
Jérôme Leroy
Gallimard

Henning Mankell sur les traces du Chinois

Daniel Marois
Posté le 15/11/11

Le Chinois, nouveau polar de Henning Mankell, l’un des romanciers les plus respectés de la planète, commence, comme ses autres titres, dans un coin perdu de la Suède, mais sans son célèbre enquêteur Wallander. Et sans la structure classique du polar.

Dans un petit village suédois, la quasi-totalité des habitants et des animaux de compagnie sont retrouvés morts, mutilés. La police soupçonne un déséquilibré. Birgitta Roslin, juge à Helsingborg, reconnaît sur une photographie la maison natale des parents adoptifs de sa mère et se rend au village. Birgitta met alors le doigt dans un engrenage planétaire au péril de sa vie. Elle suivra la piste asiatique qui la mènera en Chine puis au «chinatown» de Londres. Son enquête va lui attirer l’attention de celui qui a tout manigancé et dont le moteur est la vengeance.

Cette investigation sert de prétexte à Mankell pour nous présenter le puissant empire chinois et ses visions colonisatrices envers le Zimbabwe et le Mozambique. Une Chine tentaculaire, mais aussi tiraillée entre tradition et modernisme, bien et mal, richesse et pauvreté. Cet écartèlement se retrouve autant dans le contenu que dans la forme du récit, qui oscille entre polar et exposé socio-économique.

Après avoir livré un ultime Wallander, héros qui l’a rendu célèbre mais qui, aussi, l’avait asservi, Henning Mankell donne un second souffle à son œuvre. En bout de lecture, si Le Chinois n’est pas son plus grand polar, il s’agit possiblement de son meilleur roman.

Le Chinois
Henning Mankell
Seuil Policiers
www.seuil.com

Le pacte diabolique de Lars Kepler

Daniel Marois
Posté le 09/11/11

Le couple d’écrivains qui emprunte le pseudonyme de Lars Kepler nous revient avec un polar endiablé, Le pacte (après L’Hypnotiseur). Ce second roman ramène aussi l’attachant inspecteur finno-suédois, Joona Linna.

L’intrigue démarre sur les chapeaux de roues. Kepler jette à la face des lecteurs une véritable orgie de malheurs, un tourbillon d’accidents mortels qui n’ont en apparence aucun lien les uns avec les autres. Il n’y a pas cent pages d’écoulées que nous avons assisté à un suicide, un assassinat déguisé en noyade, à une poursuite à travers bois, l’agression d’un policier (Joona Linna) et d’un technicien de la police judiciaire, un incendie criminel, un meurtre camouflé en sinistre, et que deux bombes sont prêtes à exploser! Pour le plus grand plaisir des lecteurs!

L’inspecteur Linna identifie les personnages sur une photographie et parvient à dater le cliché. Le polar bascule alors et les liens deviennent évidents. Maillon après maillon, Joona Linna dénoue le fil des événements et met à jour les complots et machinations ourdis par le puissant trafiquant d’armes, Raphael Guidi. Un trafiquant qui exploite les faiblesses des hommes en leur faisant signer un pacte Paganini, véritable alliance avec le diable: il réalisera leur vœu le plus cher mais, en cas de traîtrise, leur fera vivre leur drame le plus craint.

Lars Kepler enchaîne les faits à travers un roman policier au rythme soutenu, haletant, palpitant. Une rareté dans le polar: tous les services de police collaborent à l’enquête sans se nuire, présentant une organisation sans faille. À travers le réseau des enveloppes cachées, des comptes en banque outremer et des pots-de-vin, on apprendra qu'il suffit d’un individu courageux pour démonter le système.

Le pacte, de Lars Kepler, pour emprunter une expression connue, est un véritable «page-turner». La qualité du polar scandinave continue à surprendre et à ravir.

Le pacte
Lars Kepler
Actes Sud
www.actes-sud.fr

Coupés du monde, un huis clos haletant de Tom Bale

Daniel Marois
Posté le 02/11/11

Coupés du monde, de Tom Bale: un petit bijou de thriller. Un polar haletant, plein d’allants, de rebondissements et de surprises, jusqu’à la finale, imprévisible.

Au large du Sussex se trouve une île avec quelques habitations luxueuses. Pour des malfaiteurs, il s’agit d’un jeu d’enfant de bloquer l’unique pont reliant l’île au continent. Ne reste plus qu'à brouiller le réseau téléphonique puis dévaliser les résidences des millionnaires, Valentin Nasenko, oligarque ukrainien au patrimoine douteux, et Robert Felton, homme d’affaires britannique retors.

Composée de tueurs sanguinaires et de cambrioleurs, la bande rassemble les habitants dans un garage et commence le pillage. C’est alors que l’histoire se complique, que les événements basculent et se bousculent. Joe Carter, sympathique garde du corps de la femme de Nasenko et ex-policier, sème la déroute sur l’île, pendant que le fils de Robert Felton s’échappe. Très rapidement, le gang se désagrège sous nos yeux ébahis. Le tueur est tué, le cambrioleur volé; c’est une mise en abyme de la traîtrise et de la félonie.

Le huis clos cauchemardesque nous entraîne sans faiblir dans un univers impitoyable où les apparences trompeuses sont plus perfides que les pires des fourberies! À la fin, ne restera que la droiture de Joe Carter et une suspicion envers toute forme de réussite financière.

Quatrième polar de l’auteur britannique Tom Bale (pseudonyme de David Harrison), «Coupés du monde» est son deuxième traduit en français. L’univers du polar comporte tellement de titres que certaines œuvres passent inaperçues. Celle-ci ne doit pas vous échapper.

Coupés du monde
Tom Bale
Presses de la Cité
www.pressesdelacite.com

Antonin Varenne frôle le chef-d'œuvre avec Le Mur, le Kabyle et le marin

Daniel Marois
http://fr.aol.ca/tag/polars/401/
Posté le 19/10/11

«La guerre ne forme pas la jeunesse, elle la viole!», déclare un des personnages d'Antonin Varenne dans son dernier polar; Le Mur, le Kabyle et le marin.

Dans ce polar noir qui trouve sa source dans la guerre d’Algérie, sujet délicat s’il en est, l'auteur met en relief les atrocités commises par la France colonisatrice envers les Algériens et les Kabyles. On y fait la rencontre d'un improbable trio: George Crozat, policier et boxeur, dit le Mur, Rachid Brahim Bendjema, vieil Arabe écorché par la guerre d’Algérie, dit le Kabyle, et Pascal Verini, ex-soldat français engagé dans cette drôle de guerre, dit le marin.

George exécute des petits contrats dont il ignore le sens. Il reçoit une enveloppe lui enjoignant de casser la figure d’un vieil Arabe (Rachid), mais se laisse entraîner par celui-ci sur la piste de Pascal Verini, le marin. Lorsque les trois personnages sont finalement réunis, ils apprennent la véritable raison de cette quête: trouver Rubio, le maître tortionnaire lors de la campagne d’Algérie, et le tuer. En finir une fois pour toutes avec cette guerre, c’est la raison de vivre du Kabyle, et Pascal, l’ex-soldat, l’accompagne à contre-cœur, lui qui cherche surtout à oublier cette histoire qui a entaché son existence.

Une écriture précise, économe de mots. Un langage clair, sans fioritures, car l’histoire parle d’elle même et l’auteur est un instrument à son service, sans retenue, mais sans superflu. C’est direct, efficace, raconté avec doigté et originalité. Varenne s’approche dangereusement d’un chef-d’œuvre avec ce quatrième polar. À seulement 38 ans, Antonin Varenne est un auteur à suivre, pas à pas, livre à livre!

Le Mur, le Kabyle et le marin
Antonin Varenne
Éditions Viviane Hamy
www.viviane-hamy.fr

James Keene: rendez-vous raté «Avec le diable»

Daniel Marois
Posté le 12/10/11

Frayer avec le diable peut donner matière à polar. Principal protagoniste de ce récit, James Keene, assisté du journaliste Hillel Levin, crée un genre hybride: le polar documentaire, une autobiographie racontée comme un roman policier. Mais la réalité dépasse-t-elle la fiction?

James Keene est vendeur de drogues depuis son adolescence. Il est arrêté en 1996 et condamné à dix ans de détention. Deux ans plus tard, le procureur Beaumont lui fait une offre incroyable: une remise de peine en échange de renseignements sur les victimes introuvables du tueur en série Larry Hall. Pour y parvenir, Keene sera incarcéré à Springfield, l’un des pires établissements pénitenciers des États-Unis.

À partir de ce synopsis alléchant, le duo d’auteurs, ignorant tous les codes du genre, se lance dans l’introduction des protagonistes et lieux de l’aventure. Et, enfin, après 75 pages de présentation, la véritable histoire s’enclenche. Keene est dans la même sordide prison que le tueur Hall. L’absurdité de l’hôpital carcéral nous prend à la gorge; c’est la prise de l’étranglement. Et tout aussi soudainement, les auteurs relâchent leur emprise et retournent aux préliminaires. Cette fois: le procès et l’appel du tueur en série. Le roman devient un document, ponctué de descriptions interminables, qu'on prend d'abord pour des tics d'auteur, mais qui s'avèrent plutôt être les symptômes d'un talent romanesque déficient.

En bout de piste, le duo passe à côté de son sujet, trop obnubilé à livrer un témoignage racoleur, à vouloir réhabiliter James Keene. Mais la rédemption n’aura pas lieu. Revendeur de drogue, mouchard, Keene n’obtiendra aucun aveu, mais sera libéré tout de même. Une finale sans suspense, en queue de poisson.

Avec le diable
James Keene et Hillel Levin
Sonatine Éditions
www.sonatine-editions.fr

Un succès somnifère: Avant d'aller dormir de S. J. Watson

Daniel Marois
Posté le 05/10/11

Avant d’aller dormir, premier polar de S.J. Watson. Énorme succès, petite imposture.

À la suite d’un accident survenu une vingtaine d’années plus tôt, Christine est aujourd’hui affectée d’un très rare cas d’amnésie: elle possède une mémoire d’une seule journée qui s’efface pendant le sommeil. Chaque matin, elle s’éveille donc sans souvenir aucun, croyant être une jeune femme célibataire, pour découvrir qu’elle a 47 ans et que l’inconnu à ses côtés est son mari.

Le docteur Ed Nash constitue son dernier espoir de guérison. Il lui conseille de tenir un journal intime quotidien afin de reconstituer peu à peu son existence. Quand elle commence à constater de curieuses incohérences entre son journal, ce que lui dit son entourage et ses rares souvenirs, Christine est loin de se douter dans quel engrenage elle va basculer. Très vite, elle devra remettre en question ses rares certitudes afin de faire la vérité sur son passé... et son présent.

Pour son premier essai, S.J. Watson signe un roman intéressant sur un sujet rabâché: l’amnésie. Publié jusqu’ici dans 37 pays, Avant d’aller dormir est de ces polars qu’il est difficile de traiter justement. L’enlevante finale ne fait pas oublier l’exercice de style longuet que représente le journal intime. On a droit à beaucoup de répétitions, et à une vague et persistante impression de déjà lu. Des longueurs qu’on pardonne facilement à un jeune écrivain mais qui enlève un peu de lustre à ce succès du palmarès des ventes.

Si, pour Christine, le brouillard se dissipe et la vérité crue perce, pour le lecteur, le phénomène de la rentrée est éphémère, et derrière l’écran de fumée se dévoile un polar qui ne répond pas aux attentes qu’il avait laissé entrevoir. C’est un bon début mais ce n’est certainement pas le livre de l’année.
Avant d'aller dormir
S.J. Watson
Éditions Sonatine
http://www.sonatine-editions.fr